Le World Economic Forum chiffre l'enjeu : 44 % des compétences actuelles des travailleur·euse·s seront perturbées d'ici 2027. Ce chiffre se traduit, dans les organisations, par un phénomène très concret : le skill gap, ou écart de compétences, qui s'élargit dans la plupart des entreprises sans que les dirigeant·e·s aient toujours les outils pour le mesurer. Quand les compétences disponibles ne couvrent plus les besoins opérationnels, ce sont les projets qui s'enlisent, les recrutements qui compensent à court terme ce que la formation aurait pu résoudre durablement, et la performance collective qui en paie le coût.
Qu'est-ce qu'un skill gap ?
Un skill gap est l'écart entre les compétences que possèdent les collaborateur·trice·s d'une organisation et celles que cette organisation requiert pour atteindre ses objectifs. Il peut concerner un individu, une équipe ou l'ensemble d'une structure, et se manifeste aussi bien sur des compétences techniques que sur des aptitudes managériales ou relationnelles.
La définition est simple. Ce qui l'est moins, c'est de le détecter avant qu'il devienne visible. Un service informatique qui manque d'expertise en cybersécurité, un département marketing qui peine à exploiter ses données clients, une équipe de direction peu à l'aise avec la prise de décision en contexte d'incertitude : chacun de ces cas est un skill gap. Certains sont immédiatement visibles. D'autres s'installent progressivement et ne se révèlent qu'au moment d'un projet stratégique bloqué ou d'un marché manqué.
On distingue deux grandes catégories :
- Les écarts de hard skills : compétences techniques, maîtrise d'outils spécifiques, connaissances métier en finance, data, droit, ingénierie ou gestion de projet.
- Les écarts de soft skills : compétences relationnelles, leadership, communication, capacité d'adaptation, gestion du changement ou intelligence émotionnelle.
Le point aveugle de beaucoup d'organisations : elles identifient plus facilement les écarts techniques, et sous-estiment systématiquement les écarts comportementaux, qui sont pourtant souvent ceux qui bloquent les projets et freinent les carrières. Une équipe dotée des bons outils mais dirigée par un manager qui ne sait pas conduire le changement reste une équipe sous-performante. La skill gap analysis doit couvrir les deux dimensions.
Il convient aussi de distinguer le skill gap individuel du skill gap organisationnel. Le premier concerne une personne dont les compétences sont en dessous du niveau requis pour son poste. Le second désigne un déficit collectif : l'organisation dans son ensemble ne dispose pas des compétences nécessaires à l'exécution de sa stratégie. Ce deuxième niveau est plus difficile à mesurer mais bien plus coûteux à ignorer.
Pourquoi le skill gap se creuse dans les entreprises
Le skill gap n'est pas un phénomène récent. Mais trois forces distinctes ont accéléré son rythme depuis 2020, au point de rendre obsolètes certains plans de développement des compétences pensés sur plusieurs années.
La transformation digitale a modifié le contenu de quasiment tous les métiers, souvent plus vite que les cycles de formation ne le permettent. Un comptable qui ne sait pas lire un tableau de bord de données, une responsable RH sans pratique des outils d'analyse de performance, un manager qui n'a jamais animé d'équipe : ces situations sont devenues courantes. L'arrivée de l'IA générative dans les environnements de travail a encore accéléré le processus. Des compétences considérées comme solides en 2022 se retrouvent partiellement dépassées en 2025, non pas parce que les individus ont régressé, mais parce que les exigences ont changé de nature.
Le marché du travail suisse crée une contrainte supplémentaire. Le taux de chômage structurellement bas en Suisse romande signifie que les entreprises recrutent dans un bassin de talents limité. Elles ne peuvent pas systématiquement combler leurs skill gaps par le recrutement externe. Selon le Secrétariat d'État à l'économie (SECO), certaines branches souffrent de pénuries de personnel qualifié qui ne se résoudront pas à court terme. Dans ce contexte, l'upskilling interne n'est plus une option : c'est une réponse opérationnelle à une contrainte de marché.
Troisième facteur : la vitesse d'évolution des priorités stratégiques. Quand une organisation pivote vers un modèle plus agile, adopte une nouvelle technologie ou ouvre un nouveau marché, les compétences requises changent plus vite que les plans de formation traditionnels ne s'y adaptent. Les organisations qui gèrent bien ce problème ont une chose en commun : elles anticipent les skill gaps à venir plutôt que de réagir à ceux qui sont déjà visibles.
Comment réaliser une skill gap analysis en entreprise
La skill gap analysis est le processus structuré pour mesurer l'écart de compétences et en déduire un plan d'action. Elle n'est pas réservée aux grandes entreprises avec une DRH étoffée. Une PME de 30 personnes peut la conduire de façon allégée et en tirer des conclusions opérationnelles. Elle se déroule en quatre étapes.
1. Définir les compétences requises
Partez des objectifs stratégiques de l'organisation pour les 12 à 24 prochains mois. Quelles compétences sont nécessaires pour les atteindre ? Cette étape demande d'impliquer les manager·euse·s de terrain et les dirigeant·e·s : ce sont eux et elles qui savent ce qui manque concrètement pour avancer. Un référentiel de compétences par poste ou par fonction est un outil utile à construire ici, même sous forme simplifiée.
2. Évaluer les compétences actuelles
Plusieurs méthodes coexistent : entretiens structurés, auto-évaluations, tests techniques, mises en situation ou observation en contexte de travail. Chacune a ses limites. Les auto-évaluations sur-estiment ou sous-estiment les compétences selon la culture organisationnelle et le profil des individus. Les tests techniques mesurent la connaissance, pas toujours la capacité à l'appliquer sous pression. La combinaison de deux ou trois méthodes donne une image plus fiable qu'une seule approche.
3. Mesurer et cartographier l'écart
Construisez une matrice compétences-collaborateur·trice·s. Pour chaque compétence identifiée comme requise, évaluez le niveau actuel de chaque personne concernée sur une échelle cohérente (par exemple de 1 à 4 : débutant·e, autonome, expert·e, formateur·trice interne). L'écart entre le niveau cible et le niveau réel constitue votre skill gap mesurable. Cette cartographie révèle souvent des concentrations de compétences inattendues : des expert·e·s isolé·e·s dont le départ créerait une vulnérabilité réelle, ou des équipes entières sous le seuil requis sur une compétence jugée acquise.
4. Prioriser les actions selon l'impact
Tous les écarts ne méritent pas le même niveau d'urgence. Croisez deux dimensions : l'impact business si le skill gap n'est pas comblé d'ici 12 mois, et le délai réaliste pour le combler. Les écarts à fort impact et à comblage rapide passent en priorité. Les autres entrent dans un plan de développement des compétences pluriannuel. Attention à ne pas inclure tous les écarts dans la première catégorie : une liste de 25 priorités n'est pas une priorité.
Upskilling, reskilling et formation continue : quelles solutions pour votre organisation ?
Une fois les skill gaps identifiés et priorisés, trois approches permettent de les réduire, selon leur nature et leur profondeur.
L'upskilling consiste à approfondir les compétences d'un·e collaborateur·trice dans son domaine actuel. C'est la réponse logique aux évolutions techniques : un·e responsable marketing qui apprend à exploiter les outils d'IA générative, un·e contrôleur·euse de gestion qui renforce sa maîtrise des normes de reporting ESG, un·e manager·euse qui développe ses pratiques de feedback. Les programmes courts et ciblés fonctionnent bien ici, à condition d'être articulés avec les besoins réels du poste.
Le reskilling prépare un·e collaborateur·trice à exercer un rôle différent. Il répond à des skill gaps plus profonds, liés à des mutations structurelles d'un métier ou d'une organisation. Il demande plus de temps, d'investissement et d'accompagnement managérial. Il peut aussi permettre de retenir des talent·e·s dont le poste actuel est appelé à évoluer fortement, plutôt que de les laisser partir vers des organisations qui proposent une trajectoire plus claire.
La formation continue s'adresse aux professionnel·le·s qui souhaitent combler des lacunes structurelles tout en obtenant une reconnaissance formelle. Les Certificats et Diplômes d'études avancées proposés par l'Executive Education HEC Lausanne couvrent précisément les domaines où les skill gaps sont les plus documentés en Suisse romande : management, leadership, data, finance, gestion du changement et stratégie. L'avantage de ces programmes : ils combinent apports théoriques et cas pratiques tirés du contexte suisse et international, avec des promotions de cadres qui partagent des problématiques similaires.
Une limite à garder en tête : la formation seule ne comble pas un skill gap si les conditions d'application ne suivent pas. Un·e collaborateur·trice qui suit une formation en management du changement mais revient dans une organisation qui décourage toute initiative n'appliquera pas ce qu'il ou elle a appris. Le transfert des compétences en situation de travail est souvent le maillon faible des plans de formation. Le rôle du management de proximité dans la création de conditions favorables à l'application est souvent sous-estimé dans les plans d'upskilling.